Le cannabis, un tsunami dans le monde de la santé

14 Mar 2022 | Blog, Découvrir le chanvre

Alors que le monde continue de subir les effets sans précédent de la pandémie, de nombreux pays y voient une occasion de repenser en profondeur leurs systèmes de santé et pratiques médicales générales. De nouvelles perspectives et orientations sont envisagées, parmi lesquelles l’usage du cannabis médical.

Cristina Sanchez, quant à elle, n’a pas attendu ce défi mondial pour se pencher sur la question. Docteure en biochimie et biologie moléculaire, à la tête d’une équipe de recherche scientifique à l’université Complutense de Madrid, elle étudie depuis 25 ans les effets des cannabinoïdes (molécules du cannabis) sur le cancer.

Jouissant d’un rôle clé dans l’expérimentation du cannabis médical, et d’une grande renommée sur le plan international, cette femme de conviction et d’engagement nous explique les résultats de ses recherches ainsi que l’importance de réguler le cannabis.

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Tout d’abord, pourquoi vos études se sont-elles tournées vers les cannabinoïdes ?

La recherche scientifique était mon principal centre d’intérêt. Je voulais être chercheuse en sciences et travailler en laboratoire, mais je ne savais pas encore dans quel domaine. Un jour, un professeur est entré dans la classe en annonçant qu’il cherchait des étudiants pour ses recherches sur les cannabinoïdes. Il était alors le seul en Espagne à s’être penché sur cette question. C’était la première opportunité qui se présentait à moi et je la saisis. Voici comment les cannabinoïdes sont arrivés dans ma vie.

Vos recherches ont démontré un effet biologique inattendu: les cannabinoïdes détruisent les cellules cancéreuses. Pourriez-vous expliquer ce phénomène ?

En effet, nous avons démontré, il y a 25 ans maintenant, que les cannabinoïdes induisent la mort des cellules cancéreuses. Le mécanisme par lequel se produit cet effet est l’activation de récepteurs cannabinoïdes qui sont des molécules localisées à la surface de nos cellules. Les cannabinoïdes tels que le THC du cannabis se lient et activent ces récepteurs, ce qui déclenche un processus à l’intérieur des cellules cancéreuses qui cause leur mort. C’est ce qu’on appelle l’apoptose cellulaire. Les cellules saines ont également des récepteurs qui s’activent au contact des cannabinoïdes, mais la réponse biologique est différente : les cellules saines survivent, ce qui est un énorme avantage.

Il est important de comprendre que le corps humain possède un système endocannabinoïde. Si nos cellules ont des récepteurs cannabinoïdes, c’est parce que notre corps produit des cannabinoïdes que l’on appelle endocannabinoïdes. Cela a été découvert au début des années 1990.

Les récepteurs cannabinoïdes, les endocannabinoïdes et le mécanisme responsable de la production et la dégradation de ces derniers constituent ce système. Le système endocannabinoïde est réparti dans tout notre corps et joue un rôle important dans la régulation de nombreuses fonctions essentielles comme la mémoire, les émotions, l’appétit, la perception de la douleur, la production de graisse et l’immunité.

Quelles ont été les méthodes de recherche que vous avez appliquées ?

Comme pour tout groupe de recherche en oncologie moléculaire, nous débutons toujours nos expériences avec les modèles de cancer les plus simples, à savoir les cellules cancéreuses cultivées sur des plaques. Ce que nous appelons cultures in vitro ou cultures cellulaires.

Une fois les résultats obtenus, nous utilisons alors un modèle plus physiologique avec des souris de laboratoire. Lors de ces expériences, nous générons des tumeurs que nous traitons ensuite avec les cannabinoïdes, pour voir si les mécanismes moléculaires anticancéreux observées dans les cultures sont également observés chez les organismes. Les résultats se sont confirmés avec les souris.

Quelle est la composition du traitement cannabinoïde utilisé pour ces expériences ?

Nous avons en fait employé plusieurs types de traitement cannabinoïde. La raison en est que si un extrait complet de la plante de cannabis – lequel contient des centaines de composants chimiques – est utilisé, il est alors impossible de comprendre quel composant est précisément responsable. Nous avons donc débuté nos expériences avec le THC. Un fois le mécanisme d’action du THC compris, nous nous sommes alors tournés vers le CBD. Nous avons alors pu constater que même si le mécanisme d’action est différent pour le CBD, le THC et le CBD provoquent tous les deux le suicide des cellules cancéreuses.

Nous sommes allés ensuite plus loin en utilisant un extrait complet de la plante. Nous avons voulu comparer l’efficacité anticancéreuse du THC isolé avec celle d’un extrait de cannabis à spectre complet contenant du THC. Nous avons constaté que l’extrait complet de la plante entraîne une réponse anticancéreuse plus efficace que le THC isolé.

Le cannabis médical peut-il donc devenir un substitut efficace aux médicaments anticancéreux ? Ou alors les accompagner ?

A l’heure actuelle non, le cannabis thérapeutique ne peut remplacer les traitements habituels du cancer, ni même les accompagner. Il m’est très difficile de répondre à cette question. Je sais qu’il y a beaucoup de patients atteints d’un cancer qui utilisent du cannabis avec des résultats encourageants, mais du point de vue de la science et de la médecine, nous ne pouvons donner de réponse affirmative à cette question pour une raison fondamentale: les essais cliniques, qui impliquent des êtres humains, manquent.

Les preuves des essais pré-cliniques affirment que oui, les rapports anecdotiques de patients qui utilisent du cannabis suggèrent que oui, mais ces éléments de preuve doivent être confirmés avec des essais cliniques. Je me permets donc d’affirmer catégoriquement qu’il est pour le moment irresponsable de formuler une telle recommandation.

Quels sont donc les freins à la conduite d’études cliniques à ce sujet ?

Juste une seule étude clinique sérieuse a été pour le moment réalisée. Parrainée par la société britannique GW Pharmaceuticals, cette étude a inclus des patients atteints d’un type de tumeur cérébrale appelée glioblastome multiforme. Un groupe n’a reçu que le médicament de référence alors que l’autre l’a accompagné d’un traitement cannabinoïde nommé Sativex. Les résultats de cette étude viennent d’être publiés très récemment et sont prometteurs : le groupe ayant reçu Sativex a bénéficié d’une durée de vie prolongée.

Nous nous sommes en fait battus pendant toutes ces années pour que des essais cliniques sur l’utilisation d’un médicament cannabinoïde contre le cancer soient réalisés. Nous sommes arrivés à la conclusion que pour que de telles études soient menées, trois éléments sont nécessaires.

Le premier a trait à l’argent car ce type d’études coûte très cher, particulièrement lorsqu’il s’agit du cancer.

Le deuxième concerne l’implication des médecins et ceci est une question très compliquée. Certains médecins manifestent une opposition irrationnelle vis-à- vis du cannabis puisque considéré comme stupéfiant. Mais je pense que beaucoup de médecins n’ont tout simplement pas d’informations suffisantes sur le système endocannabinoïde et les effets cannabinoïdes sur les cellules cancéreuses. Le système endocannabinoïde n’est pas un sujet enseigné en école de médecine. Les médecins sont pourtant des acteurs clés car ce sont eux qui éduquent les patients et transmettent les informations aux législateurs.

Enfin, le troisième élément est lié à l’industrie pharmaceutique. Je ne sais pas dans quelle mesure le cannabis et ses dérivés peuvent être brevetés, mais je présume que la rentabilité économique n’est sûrement pas suffisante pour que les firmes pharmaceutiques s’engagent dans ce type d’essais. J’aimerai savoir ce qu’elles en pensent.

Vous avez parlé de rapports anecdotiques des patients. Il est vrai que l’automédication avec le cannabis existe comme le montre par exemple le documentaire Netflix « Weed the People ». Que pensez-vous de ce phénomène ?

Je connais très bien « Weed the People ». J’y fait une brève apparition et j’ai surtout mené une de mes études avec Aunt Zelda’s qui est l’association de Mara Gordon, une des protagonistes de ce documentaire.

Je comprends parfaitement qu’un patient atteint du cancer puisse vouloir intégrer le cannabis dans son traitement : il fait des recherches sur Internet, trouve les études montrant les effets anticancéreux des cannabinoïdes chez les souris, repère des témoignages de patients chez qui le cannabis a été bénéfique, tire des conclusions et décide de consumer du cannabis. Il y a cependant des enjeux juridiques car le cannabis est illégal dans de nombreux pays, et aussi des enjeux sanitaires. Les produits à base de cannabis proviennent souvent du marché noir et ne sont pas réglementés. Ils peuvent ne pas contenir de THC, ou être composés de produits hautement toxiques.

C’est pourquoi je pense qu’il est de notre responsabilité de faire en sorte que les autorités du monde entier mettent en lumière ce qui a été prouvé scientifiquement, et mettent en avant un traitement cannabinoïde qui soit contrôlé, sûr et accessible à tous.

Vous êtes donc pour la légalisation du cannabis ?

Je préfère parler de règlementation du cannabis et oui, je suis une ardente défenseuse du besoin de réglementer. Réglementer pour encourager les essais cliniques, et réglementer pour protéger le patient qui est au centre de cette problématique.

Je fais partie de l’Observatoire Espagnol du Cannabis Médicinal, et notre objectif est la règlementation du cannabis en Espagne. Nous réfléchissons actuellement sur le modèle optimal d’un règlement, et nous estimons qu’il doit aborder trois questions importantes: les médicaments cannabinoïdes approuvés par l’Agence européenne des médicaments (EMA), les préparations à partir de la plante de cannabis complète, et l’autoproduction de cannabis. Nous croyons que le gouvernement a l’obligation de donner au patient le droit de choisir entre ces trois choses.

La France a lancé le 31 mars dernier une toute première expérimentation du cannabis médical avec l’implication de 215 établissements de santé et 3000 patients. Les autorités de santé estiment que « ces mélanges végétaux ne peuvent en aucun cas garantir la qualité et la sécurité exigées pour un médicament ». Êtes-vous d’accord avec elles ?

J’ai entendu parler de cette expérimentation et je suis en partie d’accord avec ce commentaire. C’est vrai, il est beaucoup plus difficile de travailler avec un extrait de plante qui contient des centaines de composés chimiques, que de le faire avec une seule molécule pure et isolée. Cela rend la pharmacologie beaucoup plus complexe en termes de dosage, synthèse et production, mais cela la rend aussi beaucoup plus riche.

Les protagonistes de cette étude ne sont pas les laboratoires pharmaceutiques. La question n’est pas d’aider l’industrie pharmaceutique à générer plus facilement un composant standard, mais plutôt de se tourner vers les patients pour savoir s’ils ont bénéficié ou non des cannabinoïdes. Je pense que cette expérimentation est très bien conçue et que les résultats de cette étude seront pertinents.

Il y a dans beaucoup de pays un véritable boom des boutiques de CBD. Ce phénomène est-il un pas en avant ?

Le CBD a des propriétés thérapeutiques très intéressantes. Il se révèle être un puissant anti-inflammatoire et le gouvernement américain détient même un brevet pour protéger le CBD comme agent anti-inflammatoire. Il est considéré comme une molécule très sûre et a l’énorme avantage de ne pas être psychoactif. Ces avantages ont donc contribué à l’essor continu des boutiques de CBD au travers le monde.

Le CBD est bénéfique à maints égards mais nous devons nous assurer que les produits CBD vendus sur le marché contiennent bien du CBD et ne comportent pas de produits toxiques. J’insiste, il faut réglementer et pour le moment, peu de personnes le font.

Enfin, quels seraient vos souhaits autour de ces recherches et comment voyez-vous le futur ?

Mon souhait est que nous allions vers davantage d’essais cliniques avec les cannabinoïdes en général, et avec les cannabinoïdes pour le traitement du cancer en particulier. Malgré le fait que nous ayons mené des essais pré- cliniques à ce sujet depuis 25 ans avec des résultats positifs, les études cliniques n’ont pas suivi. Ce serait mon souhait en tant que professionnelle et en tant que citoyenne.

Ce que je peux voir et qui semble d’ailleurs être un processus imparable, c’est un tsunami. Un tsunami de pays qui intègrent la réglementation du cannabis, et un tsunami d’évidence scientifique qui démontre qu’empêcher l’accès aux patients à cette plante n’a plus aucun sens.

Il y a pour le moment peu de pays qui ont autorisé le cannabis médical mais il y en a de plus en plus. Un jour, nous regarderons en arrière et nous serons surpris que le cannabis ait été interdit.

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Propos recueillis par Eva Cobo

 

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